Un livre trop dangereux pour le public?

Sebastian Huempfer examine la polémique douloureuse autour de la publication d’une version libre de droits de Mein Kampf en Allemagne.

Faut-il interdir ‘Mein Kampf’, le pamphlet de 800 pages écrit en Allemagne par Adolf Hitler?    C’est cette question brûlante qui a déclenché un débat de société dans le pays près de soixante-dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale. Alors que certains soutiennent la libre publication du livre en appelant à la liberté d’expression, d’autres ont affirmé que le livre était dangereux, voire même indéniablement «mauvais» et ne devait pas être rendu disponible afin de protéger la démocratie et le bien-être allemands.

En 1945, suite à une décision des autorités alliées en charge de la dénazification de l’Allemagne de l’Ouest, c’est l’état Bavarois qui obtient les droits exclusifs sur livre. Les gouvernements successifs ont utilisé cette décision afin d’interdire la réimpression des versions intégrales de Mein Kampf dans la République fédérale, détruisant les copies illégales quand elles étaient découvertes ou publiées. Cependant, cette stratégie ne peut durer au-delà du copyright qui échoit le 31 décembre 2015; c’est pourquoi, dès 2012, le Gouvernement du Premier Ministre Horst Seehofer s’est mis en quête d’une politique viable sur le long terme pour gérer la publication de Mein Kamp en Allemagne. Les options envisagées allaient de la pure interdiction de publication à l’utilisation des dispositions déjà existantes de droit pénal contre sa publication ou sa distribution.

A l’Institut pour l’Etude de l’Histoire Contemporaine (Institut für Zeitgeschichte, IfZ), établissement indépendant mais partiellement subventionné par l’Etat, un groupe d’historiens allemands travaillaient déjà sur une version annotée de Mein Kampf, avec 800 pages de contexte et d’informations sur le texte original, visant principalement une audience universitaire. Quelques années avant, les mêmes historiens avaient édité l’ensemble des discours de Hitler avec commentaires et annotations, regroupés en une série de 15 volumes. Selon eux, les discours et Mein Kampf sont une source essentielle pour étudier les techniques utilisées pour transmettre l’idéologie et la propagande de Hitler. En 2012, le Gouvernement décide de soutenir cette initiative avec une subvention spécifique au projet, faisant de l’IfZ l’heureux bénéficiaire d’au moins €500.000 d’argent public pour son travail sur cette édition annotée de Mein Kampf.

Cependant, le premier ministre a changé d’avis en décembre 2013, déclarant qu’il ne pourrait pas mettre «l’emblème de [son] état» sur une édition de Mein Kampf. Il était même question que la version annotée de l’institut soit interdite d’impression, mais en janvier 2014, le ministre de la justice, Ludwig Spaenle, a clarifié qu’il ne chercherait pas à enrayer le travail de l’Institut.  Cependant, il fut décidé que le projet ne recevrait pas davantage de financement provenant du Gouvernement. Il a expliqué que le Gouvernement ne pouvait pas être vu en train de «commander» la version annotée de Mein Kampf car cela «endommagerait l’image du pays». En attendant, l’IfZ a insisté sur le fait que le Gouvernement n’avait pas commissionné le livre car c’était déjà un travail en cours au moment où la subvention avait été offerte. Spaenle a également expliqué que Seehofer avait pris très à coeur la critique de Shimon Peres, alors Président d’Israël, et des survivants des camps de concentration, alors qu’il visitait Israël. Le voyage ayant eu lieu un an plus tôt, les raisons de ce changement brusque de politique restent floues.

Parmi les défenseurs de la décision du Gouvernement, on trouve l’ancienne présidente du Conseil Central des Juifs en Allemagne, Charlotte Knobloch. L’association des historiens allemands a quant à elle exprimé de profondes inquiétudes. Le parlement est allé jusqu’à passer une résolution unanime condamnant l’action jugée radicale du Gouvernement. L’IfZ a simplement reconnu que les circonstances avaient évoluées mais n’a pas pris position sur cette décision. L’argent déjà perçu pouvait toutefois continuer à être utilisé et le travail en cours sur la version annotée se poursuivait encore lorsque les journaux allemands et internationaux revenaient sur le problème, en février 2015, après l’annonce par l’IfZ de la publication prochaine du livre en 2016. Cependant, selon une résolution passée par la Conférence des ministres de la justice d’Etat en 2014 sur l’ensemble du territoire allemand, toutes les nouvelles versions de Mein Kampf éditées sans commentaires ni annotations devaient rester interdites. Des lois préexistantes contre l’incitation à la haine seraient employées à cet effet.

Par certains côtés c’était une discussion curieuse, car Mein Kampf n’a jamais été réellement interdit en Allemagne – du moins pas en Allemagne de l’ouest ni en République fédérale réunifiée – et il était certainement tout sauf inaccessible. Acheter, vendre ou même posséder une des soixante dix millions de copies qui furent imprimées avant 1945 ne fut jamais défendu par la loi. D’ailleurs, il était notoire que des réimpressions de Mein Kampf pouvaient être obtenues plutôt facilement par divers moyens. Le livre a ainsi été vendu juste à travers la frontière et a été exposé ostensiblement dans les librairies de villes touristinques italiennes fréquentées par des millions de visiteurs allemands. Après l’abolition des contrôles de douane dans une grande partie de l’UE, il n’était plus dangereux d’essayer d’introduire Mein Kamp en Allemagne à partir de l’étranger sans compter que ce n’aurait pas été illégal. Les vieilles copies du livre – sûrement plus séduisantes aux yeux des néo-nazis allemands que les livres imprimés à l’étranger après 1945 – pouvaient probablement et ont sûrement été achetées et légalement vendues dans les librairies d’antiquaires en Allemagne.

Et pourtant, quand en 1998 le libraire américain Barnes et Nobles a, pour la première fois, publié une édition américaine de Mein Kampf disponible en ligne aux clients de son magasin en Allemagne, le Ministre de la justice allemand a riposté par un reproche public, affirmant à tort que le livre était interdit. Elle persista dans ses reproches, disant qu’il était inacceptable que les compagnies américaines en ligne ignorent les lois allemandes. Les librairies allemandes traditionnelles n’ont pas pour autant stocké Mein Kampf et les bibliothèques le conservait dans les salles de lecture à accès restreint. La plupart des magasins en ligne internationaux ne proposaient pas de livraison pour l’Allemagne. Sans réelle demande en dehors des cercles néo-nazis, Mein Kampf a fini par disparaître aux yeux du public. Bien que le Gouvernement bavarois ait concédé lors d’un interview en 1998 que d’autres lois pourraient être employées comme par exemple celle contre l’incitation à la haine ou l’utilisation des insignes des organismes anticonstitutionnels, contre n’importe qui essayant de disséminer le livre, aucun cas de ce genre n’a jamais vu le jour. En attendant, des versions annotées et abrégées (et des audiobooks) ont été édités longtemps avant que la polémique autour de l’édition de l’institut ait éclaté.

De fait, si le livre était à nouveau édité en Allemagne, avec ou sans annotations, cela ne changerait pas réellement la donne. Il est très peu probable que les libraires ‘habituels’ le gardent en stock. Acheter ou vendre ce livre resterait socialement tout à fait inacceptable indépendamment de son statut officiel ou de la situation légale perçue. Le sympathique voisin raciste d’à côté ou l’adolescent curieux attiré par l’aura du livre interdit oserait à peine marcher dans un magasin de commerçant et demander Mein Kampf, même si c’était reconnu par la loi.  Les extrémistes de droite et leurs sympathisants préféreraient acheter Mein Kampf entre eux ou sur Internet. Les chercheurs universitaires ayant besoin de Mein Kampf pour leur travail pourraient continuer à avoir accès au texte, bien qu’une nouvelle édition mieux annotée et plus complète soit plus utile que tout ce qui existe déjà. Au bout de compte, n’importe quelle tentative de publication de Mein Kampf aurait seulement un impact marginal sur la disponibilité du texte.

De plus, la publication ne serait pas aussi dangereuse qu’elle le fut initialement puisque Mein Kampf manque de la puissance de propagande pour radicaliser les innocents d’aujourd’hui et ne contient pas les perspicacités pratiques qui aideraient la grande et violente scène néo-nazie de l’Allemagne, des groupes terroristes fascistes comme le Nationalsozialistisher Untergrund (NSU) ou le parti démocratique national néo-nazi (NDP). En fait, ce danger potentiel a été discuté et écarté par les historiens de l’IfZ, qui ont conclu que la propagande de Hitler était efficace pendant la République de Weimar et le troisième Reich parce qu’elle a fait l’usage habile de la langue et des préjugés de son temps. Pour cette même raison, il était donc peu susceptible qu’elle puisse produire un effet similaire dans l’Allemagne de 2015. Comme le déclare le chargé de communication et des relations publiques de l’IfZ, une propagande efficace ressemble aujourd’hui aux vidéos de YouTube de l’état islamique; elle ne se présente pas sous forme d’un pavé de 800 pages.

Loin de voir Mein Kampf comme dangereux, l’IfZ ferait même bon accueil à l’idée d’utiliser le livre dans le cadre des leçons d’histoire dans les lycées. En effet, un des arguments principaux en faveur de la publication du livre était que cela réduirait en miettes les mythes dépeignant le livre comme chef d’oeuvre renfermant une propagande irrésistible ou comme une vérité tue par les forces alliées. Bien que je connaisse seulement quelques passages de Mein Kampf, je suis incliné à reconnaître qu’un lecteur moyen abandonnerait après quelques pages et se demanderait comment quiconque a pu croire à un tel non-sens, plutôt que d’être pris de court par une rhétorique envoûtante.

Pourtant l’argument en défaveur de la publication de Mein Kampf n’est pas que le livre lui-même soit particulièrement dangereux ou susceptible de se répandre après 2015. C’est plutôt la dimension symbolique de publier à nouveau ce livre, particulièrement avec un quelconque soutien gouvernemental, qui pose un problème moral. Après tout, ce livre est souvent perçu comme la représentation du mal sur terre. Certains historiens pensent même qu’il renferme le modèle de l’holocauste lui-même. Sa signification dépasse ainsi l’information qu’il donne au premier niveau de lecture, la langue blessante employée ou les incitations au crime proférées. La publication de ce livre avec n’importe quelle forme d’aide ou de participation serait comparable à reloger des demandeurs de logement dans des bâtiments vides et confortablement réaménagés en camps de concentration. L’argument tient sur le papier, mais cela n’en fait pas nécessairement une bonne idée dans la pratique parce que les symboles importent et l’état ne peut pas toujours se réfugier derrière une position silencieuse ou neutre.

Certains personnes qui soutiennent la publication pensent que c’est exactement le problème.  Lever l’interdiction mettrait avant tout en lumière l’impuissance du livre mais montrerait aussi que l’Allemagne contemporaine, à la différence de son ancêtre, n’interdit pas ou ne détruit pas les livres. D’ailleurs, les historiens tout particulièrement soutiennent que c’est un principe de base du travail académique libre que des sources historiques soient maintenues vivantes et que leur accès soient ouvert à tout un chacun. Très souvent, la deuxième étape de ce type d’argumentaire est une référence à la pente savonneuse proverbiale: si un livre est interdit, quel sera prochain? Les discours de Hitler demain? Les discours de Stalin un autre jour? Interdire un livre, même le plus ‘mauvais’, est ainsi perçu comme un empiètement symbolique sur beaucoup de libertés – de discours, d’information, de discussion universitaire. Comme il a été argumenté plus haut, cette discussion ne porte pas sur les conséquences pratiques, puisque le texte est et demeurera à portée de clic. Au contraire, l’argument exposé ici consiste à dire qu’un état qui ne peut interdire Mein Kampf ne peut alors interdire aucun autre livre. Ainsi, pour certains, une édition de Mein Kampf symbolise un triomphe de la liberté sur la haine. Pour d’autres, cela démontre le degré de patience que les démocraties libérales exigent de leurs citoyens les plus vulnérables et combien d’espace ils sont prêts à accorder à leurs propres ennemis – de la même façon que la République de Weimar en donnait à Hitler, l’on pourrait remarquer.

L’Etat allemand devrait-il faire un geste symbolique et affirmer son engagement à combattre les ennemis de la démocratie et à garder le bien-être et la sécurité de tous ses citoyens, particulièrement ces groupes qui ont été visés par l’Etat et la société pendant le troisième Reich, en interdisant Mein Kampf? Ou devrait-il faire un geste symbolique en affirmant son respect de la liberté d’expression en enlevant tout obstacle empêchant la publication de ce livre une fois celui entré dans le domaine public? Je n’ai aucune solution facile à proposer pour résoudre ce problème. En conformité avec la position actuelle de l’Etat allemand qui prône de travailler pro-activement contre ceux qui cherchent à attaquer la démocratie, l’engagement du ministre de la justice à empêcher une distribution agressive des réimpressions non-annotées de Mein Kampf devrait être bien accueillie. Pourtant il semble clair que le Gouvernement bavarois soit parvenu à la pire des confusions politiques concernant l’édition annotée.

Trois options se présentaient concernant la publication de Mein Kampf à des fins académiques: imposer une interdiction complète, laisser le copyright expirer en permettant de ce fait à quiconque d’éditer sa propre version ou, enfin, soutenir une publication particulière de quelle que manière que ce soit et limiter les autres. Malheureusement, le Gouvernement s’est laissé tenter pas la première option, puis par la troisième et s’est par la suite décidé à faire un peu de tout. Ces événements ont mis en lumière que la liberté universitaire n’était pas aussi sacro-sainte qu’elle peut le paraître, que les voix des survivants de l’holocauste pouvaient être ignorées tant qu’elles n’obtiennent pas d’appui de l’étranger et que le Gouvernement a manqué de la prévoyance et de la vigueur exigées pour l’élaboration d’une politique saine. Un gouvernement prudent aurait pris ses distances et n’aurait pas soutenu ce projet de recherche spécifique; il aurait laissé aux historiens la tâche d’annoter l’histoire grâce au maintien d’une aide publique généreuse pour l’éducation et la recherche. Un gouvernement décent se serait également abstenu de menacer d’interdire l’édition annotée de Mein Kampf, ce qui était une possibilité en décembre 2013. Seehofer et Spaenle devraient avoir laissé les historiens seuls et s’être à la place concentrés sur l’incapacité honteuse de l’Etat à traîner devant la justice les disciples les plus violents de Hitler au XXIème siècle, aux terroristes du néo-nazi NSU. Il n’y aurait dû avoir aucune plainte à ce sujet.

Sebastian Huempfer est rédacteur adjoint pour Free Speech Debate. Il prépare présentement son doctorat en histoire de l’économie moderne à l’Université d’Oxford.

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Commentaires (1)

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    The question of Mein Kampf’s publication is even more interesting if one looks at consumption practices outside Germany. In India, for instance, business schools use it as a ‘textbook’ of sorts for management practices.

    http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/asia/india/5182107/Indian-business-students-snap-up-copies-of-Mein-Kampf.html

    • Thanks for raising this fascinating issue and thanks for adding the Indian example! It is indeed very interesting! I would be curious to know more about the people who buy the book and the Indian fascist organisations mentioned in the article… Which kind of inspiration do they really find in it? There does not seem to be any serious studies either on whether Mein Kampf truly triggers fascism nowadays or if fascists are attracted by it because of their ideology. For, if someone was to carry a serious survey among fascists, I would not be surprised if half of them (if not more) had never read the book… And the percentage might be even higher among antisemits who might be much more aroused by, for instance, the politic in the Middle East. If that was the case, should we ban news channels?

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