Pourquoi en Turquie les médias traditionnels préfèrent parler de pingouins que de manifestations

A Istanbul, Kerem Oktem, reflète sur l’influence pernicieuse du gouvernement et des entreprises sur les chaînes médiatiques turques.

Des manifestations de grande échelle dans la place Taksim, Istanbul, ont suivis un écrasement brutal de la police d’un sit-in écologiste au parc Gezi en date du vendredi 31 mai 2013. Pourtant, les stations de télévision traditionnelles turques, y compris NTV et CNN Turk qui sont affiliés à MNSBC, n’ont pas couvert ces manifestations. En termes de liberté de la presse, la Turquie est classée numéro 154 selon Reporters sans frontières (RSF), juste après le Mexique et avant le Swaziland et l’Azerbaïdjan. Au moins trente-trois journalistes sont actuellement emprisonnés et beaucoup d’autres ont été sujet de procès soumis à des  arrangements contractuels très précaires. RSF qualifie la Turquie comme étant également un « ennemi de l’Internet » avec plus de 15.000 sites interdits, y compris (pendant plusieurs mois) le site personnel de Richard Dawkins. Les médias turcs font partie des médias les moins libres en Europe, et se trouvent plusieurs places derrière la Russie. Le défaut de couvrir ces manifestations n’était donc pas une surprise. Alors que la brutalité policière à Istanbul était hors de contrôle dimanche soir, CNN Turk a choisi de plutôt diffuser un documentaire sur des pingouins, ce qui a était ridiculisé – y compris par une couverture d’un magazine de bande dessinée montrant des pingouins avec des masques à gaz et des lunettes – et par une pétition en ligne exhortant CNN International à retirer son nom de la franchise turque.

L’échec de couvrir les événements initiaux autour de Taksim, où des dizaines de milliers de jeunes et de militants politiques ont été engagés dans des combats de rue avec la police qui a tiré des bombes lacrymogènes au hasard, a été l’un des déclencheurs de la clameur publique et la solidarité entre les habitants d’Istanbul. Mais comment est-il possible que ces nouvelles ne sont pas sorties malgré la présence de véhicules de transmission de toutes les grandes chaînes sur le terrain et alors que les journalistes essayaient de faire leur travail – en se trouvant aspergés de gaz lacrymogène et soumis à des violences policières dans le processus. La réponse réside dans la structure de propriété des principales sociétés de médias et l’interférence gouvernementale dans la politique éditoriale. Tous les grands groupes de médias en Turquie font maintenant partie de grandes sociétés ayant des intérêts diversifiés allant de la banque au secteur de l’hôtellerie. Ils dépendent de contrats gouvernementaux et sont donc contraints de se comporter ainsi. Un rappel énergique de cette relation malsaine entre les patrons des médias et le gouvernement était un cas de fraude fiscale en 2009 contre Doğan Media Company, le propriétaire des chaînes de télévision phares Kanal D et CNN Turk et des journaux libéraux les plus influents Hürriyet et Radikal. L’administration fiscale lui a imposé une amende sans précédent à la hauteur de 3,2 milliards de dollars. Alors que l’amende a finalement été réduite, plusieurs autres affaires judiciaires ont été intentées contre la société, qui à son tour a dû vendre une partie de ses opérations de moindre envergure. Le prix payé réellement ne se mesure par contre pas en argent mais en perte de la liberté éditoriale.

L’effort de façonner la politique éditoriale des médias trucs traditionnels est allé encore plus loin au cours des dernières années sous la forme de communiqués de black out sanctionnés par des tribunaux locaux et par l’intervention directe du gouvernement. Deux affaires sont particulièrement frappantes. Le 28 Décembre 2011, un raid militaire turc ciblait un groupe de contrebandiers connus aux autorités militaires locales à la frontière syrienne. Trente-quatre villageois près de Roboski (Uludere) ont été tués à cause d’une mauvaise information, et dans les jours suivant l’intervention militaire, aussi bien l’armée que les organismes gouvernementaux n’ont pas fourni d’aide aux survivants et parents des enfants assassinés. Ce n’était que après plusieurs jours que les médias ont rapportés l’événement. Un autre trou noir médiatique s’est réalisé dans le contexte du bombardement de Reyhanli, une ville à la frontière syro turque, le 11 mai 2013. Encore une fois, les nouvelles ne sont apparues que progressivement.

Outre l’élaboration du contenu des émissions, l’augmentation de la fréquence avec laquelle le bureau du Premier ministre communique directement avec les rédacteurs en chef est aussi un facteur influent. Une affaire très médiatisée était celle d’une demande non écrite du bureau du Premier ministre que les visites d’Etat du président Abdullah Gül et ses apparitions publiques gardent un profil bas dans les journaux et les programmes de télévision. Il s’agit ici d’un indicateur très clair de la lutte pour le pouvoir qui vient de se produire entre le Président de la République et le Premier ministre. En outre, il s’agit d’un signe inquiétant de l’érosion de l’indépendance éditoriale dans tous les grands médias.

Pourtant, les protestations Taksim et leur réverbération dans tout le pays et au-delà peuvent encore changer la liberté de la presse et la liberté d’expression. En fin de compte, le président Gül a demandé aux médias de diffuser les événements librement et équitablement. Les rédacteurs en chef des grands médias, et en particulier NTV ont présenté leurs excuses pour leur échec à informer le public. Alors que des nouvelles d’Istanbul et le reste du pays ont commencé à apparaître, les rédacteurs en chef pourraient se sentir autorisés à être moins sensibles aux directives émises par le Premier ministre, qui en seulement quelques jours, et à cause d’une lutte pour quelques arbres, a perdu une grande partie de sa réputation nationale et internationale. Des journaux comme Radikal et Hürriyet qui, dès le premier jour, couvrait les événements de manière adéquate pourraient également être une source d’inspiration.

Kerem Oktem est chercheur au Collège St Antony à Oxford, et auteur du livre  Another Empire? A Decade of Turkey’s Foreign Policy under the Justice and Development Party.

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Le Débat Sur La Liberté d'Expression est un projet de recherche du Programme Dahrendorf pour l'étude de la liberté au Collège St Anthony, Université d'Oxford.

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