Liberté d’expression et vie privée

Le professeur Eric Barendt de University College London discute de l’équilibre délicat entre la vie privée et la liberté d’expression.

La liberté d’expression et la vie privée sont toutes deux des droits fondamentaux qui sont reconnus de manière égale dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, par des conventions telle que la Convention Européenne des Droits de l’Homme, ou encore des constitutions nationales. Mais quel rapport y a-t-il entre les deux?

L’on pense généralement que ces deux droits s’opposent, ce qui est parfois le cas, notamment lorsqu’un journal tabloïd ou un bloggeur cherche à révéler quelque chose qui relève de la vie privée d’une célébrité – particulièrement des détails intimes de se vie sexuelle – et que la célébrité en question préférerait les garder privés. Le respect de la vie privée est souvent nécessaire à la liberté d’expression. Deux personnes, qu’elles soient amies ou en couple, ne peuvent pas communiquer ouvertement l’une avec l’autre à moins d’être sûres que leur conversation ne va pas être écoutée et retenue par le gouvernement ou répétée dans un organe de presse. Même certaines conversations politiques ont besoin de confidentialité, comme lorsque des fonctionnaires et des ministres, ou encore des partenaires de coalition, discutent de politiques sensibles; il n’ont pas forcément envie de révéler – au moins dans l’immédiat – leurs conversations au grand public, et dans certaines cours de justice, notamment la Cour Constitutionnelle d’Allemagne, elles peuvent être protégées en tant qu’affaires confidentielles.

Mais comment peut-on résoudre des conflits entre le droit à la vie privée et celui à la liberté d’expression? La loi ne peut protéger les deux lorsque ces conflits émergent – ni l’un ni l’autre ne peut être entièrement protégé. Je pense que nous devons peser l’importance de notre parole au cas par cas contre l’importance de la vie privée qui serait sacrifiée pour la liberté d’expression. Si le discours – disons dans un article de journal ou un blog – contribue de manière conséquente à un débat politique ou social et ne porte pas atteinte aux détails importants de la vie privée d’une personne – disons qu’il mentionne en passant ses préférences diététiques ou sa tenue vestimentaire lors d’une soirée – la liberté d’expression devrait être prioritaire sur la vie privée. Mais si cet article révèle des détails intimes sur la vie sexuelle ou la santé d’une célébrité, la confidentialité devrait avoir le dessus, car il est difficile de voir comment ce genre de révélation peut contribuer à un débat public important.

Bien sur, il y a des problèmes clés dans ce domaine. Combien de sa vie privée une personnalité politique doit-elle sacrifier lorsqu’elle entre dans la vie publique? Supposons qu’un tabloïd publie qu’elle a pris des drogues à l’université et justifie cette publication par le droit des citoyens de connaitre le passé, sur le plan moral, de quelqu’un qui se présente comme candidat à l’Assemblée? En revanche, peut-on dire que même les politiciens ont droit à un minimum de vie privée, puisque cela pourrait décourager la plupart des gens, sauf les insensibles, et puisque très peut d’entre nous ont un passé qui ne risque pas d’être discrédité. Je pense qu’un certain niveau d’hypocrisie peut être justifié en tant qu’élément essentiel à la vie privée; nous sommes tous en droit de dire à des étrangers que nous sommes ‘en bonne forme’, même si nous venons d’apprendre que nous avons une maladie grave ou que notre partenaire veut mettre fin à notre relation. La vie privée donne le droit à tout le monde de contrôler quelles informations sont partagées et à qui elles sont divulguées.

Ces dernières années, les cours de justice en Angleterre ont dû fréquemment donner des ordres à la presse de ne pas publier certains articles qui avaient très peu d’intérêt pour le public et qui portaient atteinte à la vie privée de célébrités, particulièrement ceux qui cherchaient à révéler le comportement des footballeurs en dehors du terrain. Il nous vient alors la question difficile de savoir si ces ordres peuvent effectivement être étendu à twitter et aux bloggeurs qui publient le nom du footballeurs ou les détails de son comportement. Les bloggeurs peuvent réclamer leur liberté d’expression individuelle et la presse peut alors prétendre que comme l’histoire est déjà partout sur internet, elle fait maintenant parti du domaine public. Une autre question difficile consiste à déterminer si la résolution de ces conflits peut être laissée aux cours de justice ou bien si elle devrait être renvoyée vers une tribunal ou un organisme informel comme la ‘Press Complaints Commission’ au Royaume-Uni; obtenir une décision judiciaire coûte plusieurs milliers de livres, bien au dessus des moyens de la majorité de la population. Mais l’existence des ces problèmes ne devrait pas nous décourager et nous mener à abandonner nos droits à la vie privée, puisque sans leur protection nous perdrions beaucoup de notre autonomie individuelle et de notre intimité.

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Le Débat Sur La Liberté d'Expression est un projet de recherche du Programme Dahrendorf pour l'étude de la liberté au Collège St Anthony, Université d'Oxford.

L'Université d'Oxford